h LSDreams - Itinéraire

   
  LSDreams
  Itinéraire
 
 
Itinéraire
préalable qui m'a conduit aux drogues hallucinogènes
et qui représente ici une brève autobiographie
pour compléter LSDreams.



A la vie, à la mort.


  1
A la vie.


Avant même que je ne vienne au monde, durant la nuit du
04 au 05 décembre 1940, déjà la vie ne voulut pas de moi
et fit tout son possible pour me renvoyer là
d’où je semblais vouloir venir.

 C’était à Kénitra, (Petit-pont en Français), une petite
ville côtière du Maroc, que l’aviation de guerre américaine
mitrailla pendant toute la nuit, pour en chasser
les Allemands qui, par malheur, avaient cru
bon de devoir l'investir.

 

Tous les habitants avaient pris la fuite en pleine nuit
pour aller s’abriter dans une forêt proche,
sauf ma famille qui assistait ma mère
lors de ses douleurs ultimes.

 

Ce n’est qu’à six heures du matin, lorsque que
l’aviation belliqueuse se retira en nous croyant
tous morts, que je me décidai à mettre le nez hors
de ma mère pour pousser mon premier hurlement
de dépit d’être en ce bas-monde qui s’avéra
aussitôt être hostile à ma présence.



Carte du Maroc: 1= Kénitra 



2
A la mort.

J’étais âgé d’environ trois ans lorsque nous habitions
à Marrakech dans une grande maison de maître,
mes parents, mes trois frères, mes deux sœurs,
une gouvernante, une ou deux femmes de ménage
d’origine kabyle, un prisonnier sur parole qui nous
servait de commis, une chienne de berger allemand et
moi, lorsque la vie essaya une nouvelle fois
de se débarrasser de moi à l’aide de la malaria.

Selon les dires plus ou moins fiables de l’un de mes
frères, la température de ma fièvre dépassa les
41° Celsius, après laquelle on passe
obligatoirement de vie à trépas.

Le médecin que mon père fit venir à mon chevet
et à celui de mon frère aîné, malade lui aussi,
mais d’insolation aigüe, déclara après son
diagnostic, que je « ne passerais pas la nuit »,
mais que mon frère survivrait.

On me laissa donc seul avec mon coma dans
une chambre du premier étage et on
accourut au chevet de mon frère
qui délirait au rez-de-chaussée.

Alarmé, il disait qu’il voyait des avions en flammes
dans un ciel brûlant et du feu partout.
C’était dû à sa fièvre qui était aussi forte
que la mienne et peut-être aussi au souveni
r des avions américains qui nous mitraillaient
à Kénitra, la nuit de ma naissance.

Hélas, il trépassa en ce jour-même et je lui survécus.

Parfois, le prisonnier sur parole m’emmenait avec
lui lorsqu’il faisait des commissions pour mon père.
Au cours de l’une de ces promenades, nous croisâmes
un jour, lui et moi, un troupeau de vaches qui venaient
à contresens dans une étroite ruelle.

Saisi de frayeur, je secouai sa main qui tenait
la mienne en l’appelant à mon secours. Il me demanda
pourquoi j’avais peur et je lui répondis que je craignais
que les vaches me mordent.

-- Elles ne mordent pas, dit-il en riant.

Puis il me prit sur son bras et me hissa jusqu’à
son épaule, mon visage près du sien.

 

C’est de cette perspective-là que « mon alter ego »
m’observa dans le récit du même nom que j’ai mentionné
dans LSDreams, comme si je le portais sur mon bras.
 

Vue de Marrakech. (Sur la carte du Maroc= 2).

3
A la vie 

J’étais âgé de quatre à cinq ans, à Rabat, où nous
habitions alors une petite villa de fonction avec jardin,
dans un quartier résidentiel de la ville.

Autant qu’il m’en souvienne, mes parents ne me
laissaient jamais aller seul dans ce jardin de peur que
les scorpions noirs qui s’y dissimulaient ne me piquent.  
Un jour, je m’y rendis sans la compagnie habituelle
de l’un ou de l’autre des membres de ma famille,
mais le soleil ardent de ce matin-là m’éblouit
si fort que je reculai dans l’ombre de la porte
d’entrée de la maison en plissant les yeux.

Après m’être accoutumé à cette vive lumière,
je protégeai mes yeux plissés d’une main posée
en visière sur mon front et m’efforçai de
distinguer les aspects du jardin.

 

En face de moi, au bout d’une courte allée
qui traversait ce jardin dans sa largeur, il y avait
la porte d’entrée qui était pratiquée dans un bas mur
d’enceinte, recouvert de chèvrefeuilles
d’une part et de roses blanches d'autre part,
qui étaient si fragiles que le moindre
souffle de vent effeuillait. 

A droite de la porte, il y avait un ricinier et
un néflier et, à leur droite, il y avait un espace nu
de quelques mètres carrés de surface qui était
réservé aux immolations de petit bétail et de volailles
que nous consommions assez souvent.

Encore à la droite de cet espace, il y avait un
arbrisseau dont l’écorce fine et luisante
était brune et verte ; devant lui se tenait
une petite chose qui semblait avoir
été plantée là récemment.
 Clignant des yeux, j’essayai de reconnaître
ce que cela pouvait bien être. Il me sembla
voir un éclat de roseau au sommet duquel
était accroché un petit bout d’étoffe
ou une plume. Je crus  à une farce qu’avait
concoctée mon frère L., fidèlement
à son habitude, pour nous mystifier.

Mais, après m’être accoutumé à la vive lumière
du jour, je m’approchai de cette chose
pour mieux la reconnaître. Ce n’était pas un roseau
surmonté d’une plume ou d’un morceau
d’étoffe vaporeuse comme je l’avais cru l’instant
d’avant, mais une fine tige qui était d’un vert foncé.
Elle ne semblait pas avoir été plantée récemment,
parce que la terre dont elle sortait n’était p
as remuée, mais lisse et bien ferme.  
Je remarquai aussi que l’orifice dont elle
sortait ne l’enserrait pas mais laissait
un mince espace vide autour d’elle.
Plus haut, elle avait quelques tigelles
qui était superposées les unes au-dessus
des autres et qui tenaient chacune une
excroissance plate, ovale et pointue,
mais verte comme la tige. Ne sachant de quoi
elles étaient faites, je les palpai délicatement
du bout des doigts sans comprendre.

Au sommet de la tige, il y avait un petit amas
de petites feuilles de couleur rouge pâle qui
étaient assemblées en bon ordre autour
d’un centre évidé. Je les palpai aussi
pour savoir si elles étaient faites de tissu,
mais je compris qu’elles étaient d’une
matière que je ne connaissais pas.

Dubitatif, je parvins à la conclusion que
mon frère L. était incapable de produire une
telle chose. Tournant ma tête vers la maison,
je pensais alors à mes braves parents,
mais je savais que eux non-plus,
n’avaient jamais rien fait de pareil.

Mais, qui donc?

Accroupi devant ce que je ne savais pas
encore être une rose, je levai mon regard
vers le mur d’enceinte en pensant à la
population de cette ville, mais je compris
que ceux-là non-plus, n’étaient pas
capables de faire cette si belle chose.

Malgré moi, mon regard s’éleva au-dessus
du mur d’enceinte de ce jardin et se fixa sur le
vaste ciel bleu qui était parsemé de petits
flocons de nuages blancs et, dans tout ce
vaste ciel, je perçus, sans la voir,
une immense présence qui m’observait.

Fortement impressionné, je pensai que c’était
  quelqu’un de très grand et de très puissant qui
remplissait tout le ciel et qui était
le seul à pouvoir faire une telle chose.

 

J’éprouvai alors une crainte respectueuse
pour cet Être dont je m’étais enquis et Qui
se manifestait à moi en m’offrant une fleur.   




Vue de Rabat. (Sur la carte du Maroc= 3).



4

A la mort

Quelques années plus tard, j’entrais dans
l’Ecole primaire qui se trouvait à proximité
de notre habitation. Mes deux frères et
moi étions des enfants assez turbulents,
aussi, lorsqu’un jour notre mère vint interrompre
nos jeux dans le jardin pour nous dire que
notre père désirait nous parler, ressentîmes
nous quelque peu d’inquiétude parce que
nous croyions que nous allions
entendre des reproches.

Mais c’est un père calme, modeste et
quelque peu embarrassé que nous
trouvâmes assis sur un petit tapis orné
de quelques coussins,  au bord de la véranda
qui donnait sur le petit côté du jardin.

Ma sœur aînée, mes deux frères, ma mère et moi,
nous restâmes debout devant lui qui nous
regardait en silence. Pour un fois, il fut touchant,
car il parut chercher ses mots avant de parler.
Enfin, il nous dit à peu près ceci :

-- Mes enfants, ce n’est pas de gaîté de cœur
que je vous demande de ne plus fréquenter
d’enfants marocains, mais, voyez-vous, vous
savez vous-même qu’ils ne sont pas soigneux
de leur personne, ils ne pensent qu’à faire
des bêtises, mal élevés qu’ils sont, ils sont
malpolis et font constamment l’école
buissonnière, sans songer à s’instruire
ni à apprendre un métier ni à
se soucier de leur avenir.    

Je vous recommande de fréquenter plutôt
les jeunes européens, car eux, ils sont
plus sensés, polis, propres et studieux.
Soyez raisonnables comme eux, étudiez
et instruisez-vous pour votre avenir
afin que, plus tard, vous ayez de bonnes
situations professionnelles qui vous
permettrons de vivre à l’aise.

Nous accédâmes au désir de notre père
d’autant plus volontiers que nous avions
déjà des amis européens. Depuis lors,
mes frères et moi, par la force des choses,
en finîmes par nous exprimer davantage
en Français qu’en Arabe.

A vrai dire, je n’aimais pas beaucoup aller
à l’école, bien que je fus bon en presque
toutes les matières sauf en mathématique.
Quelle ne fut ma surprise, un beau matin,
lorsque, cartable sur le dos, je m’apprêtais à
aller en classe. Ma mère me rattrapa,
en courant, dans le jardin et me dit :

-- Mon fils, ne va pas à l’école aujourd’hui,
mais reste à la maison.

Surpris, je lui demandai pourquoi :

-- La nouvelle nous est parvenue ce matin,
qu’il se passe quelque chose de très grave
 dans la ville. Les gens restent cloîtrés
chez eux et les rues sont désertes,
parce qu’on risque d’y être assassinés,
répondit-elle avec émotion.

-- Mais, pourquoi ?

-- Je ne sais pas exactement, mais on
dit que le peuple marocain s’est soulevé
contre les Français et qu’il y a eu déjà un
grand nombre de victimes des deux côtés.
Ne sors surtout pas dans la rue, mais reste
sagement à jouer dans le jardin.

Je le lui promis et me mis à arpenter les allées
du jardin en songeant à cette nouvelle situation.
Je me demandais encore ce que j’allais bien pouvoir
faire tout seul, quand le grand silence inhabituel
qui régnait alentour me frappa. On ne pouvait
entendre aucun bruit de voiture qui passe, ni de cris
d’ enfants qui jouent, ni d’aboiement de chien
ni même de chant d’oiseaux dans les arbres.

Je tendis l’oreille plus attentivement mais je ne
pus percevoir aucun signe de vie. Puis, rendu
curieux par ce calme inusité, j’ouvris la porte
du jardin et jetai un coup d’œil du côté droit
de notre rue. Il n’ y avait pas âme qui vive.
Inquiet, je me promis de ne pas sortir, puis,
je tournai mon regard vers le côté gauche
et vis qu’elle était déserte jusqu’à
la vaste place qui la terminait.

Impressionné, je voulus rentrer dans le jardin,
mais, au dernier moment, je vis un groupe
d’enfants sortir devant l’entrée d’une vaste
villa qui était située à une cinquantaine de mètres
de chez nous et se tenir là, debout, sans plus bouger.

Je reconnus des amis parmi eux et pensai :

-- Ah, peut-être savent-ils quelque chose et, puisque c’est
tout près, je vais aller jusqu’à eux pour me renseigner.

Confiant, les deux mains dans les poches,
je fis les quelques dizaines de pas nécessaires
pour arriver jusqu’à eux.

-- Bonjour, dis-je à la cantonnée.

-- Bonjour, me répondirent-ils d’un air soucieux.   

J’allais ouvrir la bouche pour leur demander
s’ils savaient davantage que moi, mais je vis
l’un d’eux sursauter avec effroi et s’écrier
aussi bas que possible en tendant son
doigt quelque part derrière moi :

-- Attention…là-bas…ils ont l’air d’être dangereux…

Nous nous tournâmes tous vers la direction
qu’il indiquait et nous vîmes, venant de la
rue adjacente qui faisait face à notre habitation,
deux jeunes marocains qui nous regardaient
d’un air farouche. L’un deux était grand et fort
et portait une djellaba brune ; à son bras droit
était accroché un jeune freluquet de petite taille
qui portait des vêtements européens.
Celui-ci nous indiquant du doigt,
secoua son compagnon, en disant :

-- Ceux-là, là-bas. Oui, vas-y.

Le grand escogriffe se tourna vers lui, indécis,
mais le freluquet insista en le secouant de plus belle:

-- Mais, va donc. Allez, vas-y !

Alors, le plus grand se détacha du petit en
plongeant sa main dans le col de sa djellaba
et courut vers nous en criant :

-- Allahou akbar !

Satisfait, le petit maigrelet courut derrière lui.

Le grand avait extirpé un grand coutelas de
boucher de dessous sa djellaba et la
brandissait en fixant sur nous un regard meurtrier.

Nous sursautâmes tous et mes amis prirent
aussitôt la fuite vers la place qui était au bout de notre rue,
je ne sus trop pourquoi.

Quant à moi, je restai debout en regardant
le grand venir et en souriant tranquillement,
car je pensai qu’il ne s’en prendrait pas à moi
puisque je n’étais pas un européen.
Mais je déchantai rapidement lorsque je vis
son regard résolu rester fixé sur moi, le coutelas
brandi très haut au-dessus de sa tête, comme
s’il visait déjà l’endroit de mon
corps qu’il voulait poignarder.

Comprenant qu’il ne me donnerait même
pas le temps d’ouvrir la bouche, je sautai d’effroi
en tournant sur moi-même et pris mes jambes
à mon coup à la suite de mes amis qui avaient déjà
parcouru une vingtaine de mètres à toute vitesse.

En courant, il me sembla que le coutelas
était si prêt de ma nuque que j’accélérai
ma course au point de, non-seulement rattraper
mes amis, mais aussi de dépasser les derniers
fuyards et de progresser vers la tête du
peloton que nous formions alors.  

  Nous atteignîmes tous la place en même
temps et mes amis tournèrent à droite,
puis nous contournâmes un billard
qui était posé sur le trottoir et qui appartenait
au bistrot du coin dans lequel nous nous
engouffrâmes tous à la fois.

Les volets n’avaient pas été ôtés des fenêtres
et une seule ampoule y était allumée, si bien que
le petit établissement était plongé dans une
pénombre feutrée où l’on pouvait distinguer
une poignée de clients, dont des officiers de
l’armée en uniforme, qui s’entretenaient
 à voix presque basse.

Il s’avéra que ce bistrot appartenait au père
de l’un de nous, c’est pour cette raison que
les enfants prirent la fuite dans sa direction
au lieu de rentrer chez eux. L fils du tenancier
mit son père au courant et celui-ci sortit de
derrière le comptoir en camouflant un revolver
derrière son dos. Puis il nous demanda de lui
montrer où se trouvaient les deux agresseurs.

-- Par-là, dit le fils, autour du coin de la place.

Par ici, par ici, lui-criai-je en lui indiquant
le coin de la rue. Allongeant le cou, il sortit
prudemment sa seule tête pour voir dans
notre rue et dit, l’instant d’après :

-- Je ne vois personne.

A ces mots, nous avançâmes, son fils et
moi et constatâmes que les deux
individus n’étaient visibles nulle part.

-- Ils ont dû se cacher dans l’un des jardins, dis-je
à mon tour en indiquant celui qui me parut être
le plus propice à offrir une cachette.

Le père haussa les épaules et retourna
dans son bistrot. Quant à moi, je surveillai
notre rue pendant une heure, au moins et,
quand la voie fut définitivement libre,
je rentrai hâtivement chez moi.

Lorsque j’atteignis l’âge d’environ dix années,
j’allais, à l’insu de mon père qui nous l’interdisait
formellement, me baigner de temps à autre avec mon
frère en bordure de la plage sablonneuse de Rabat.  

Un de ces jours, mon frère m’apprit qu’il avait
rendez-vous avec l’un de ses amis que je ne
connaissais pas, sur cette plage parce que cet
ami en avait déjà acquis une bonne expérience
et qu’il pourrait nous être de bon conseil.

Arrivés sur la plage, mon frère s’assit sur
le sable et je lui confiai mes vêtements pour
aller me baigner dans un endroit où je savais
avoir pied dans l’eau. Mai, sur toute la longueur
du rivage, le fond sablonneux déclinait si
rapidement que l’on risquait de perdre pied
après quelques brassées seulement. J’allai
donc ainsi jusqu’au bout de la plage qui
était bordée, sur sa gauche, par une jetée
qui était faite à l’aide d’énormes rocs jetés
pêle-mêle les uns sur les autres.

Je m’y engageai donc en espérant découvrir
un endroit où je pourrais me baigner sans
crainte de me noyer, car je ne savais pas nager.
Entre deux rocs, je découvris une minuscule
crique dont l’eau était si limpide que j’en vis
le sol sablonneux qui me parut peu profond.

J’y plongeai donc allègrement à pieds joints
mais, l’endroit s’avéra être beaucoup plus
profond que je ne l’eux cru. Je coulai donc
à pic jusqu’à ce que mes pieds touchent le
sable du fond, à environ quatre mètres
de profondeur. Pétrifié, je levai mes yeux
vers la surface de l’eau qui scintillait
au-dessus de moi. Que faire ? Personne ne pouvait
me voir et je n’étais pas en mesure d’appeler au secours.
Les pieds dans le sable, je réfléchis rapidement,
puis il me revint à l’esprit un conseil d’ami que,
par bonheur, j’avais écouté attentivement :
si tu n’as pas pied dans l’eau, tu frappes le sol
du talon pour remonter à la surface.
Fléchissant alors les genoux, je me
propulsai jusqu’à la surface et ma tête
jaillit hors de l’eau comme un diable de sa boîte.
Brièvement, j’entendis les bruits qui provenaient
de la plage, jetai un bref regard à l’entour,
expirai l’air que j’avais retenu dans mes
poumons jusque –là et enfin j’aspirai une
bonne bouffée d’air avant de couler
de nouveau vers le fond.

L’instant d’après, je m’élançai une nouvelle fois
et, lorsque j’aperçus quelque gens, je criai
« au secours ! », puis j’aspirai une nouvelle
bouffée d’air et me ré-enfonçai de
nouveau jusqu’au fond de l’eau.

La troisième fois que je surgis de l’eau,
j’aperçus une barque non-loin de là que
conduisait un homme seul qui me sembla
être un pêcheur solitaire. Je criai donc rapidement
 : « au secours » et me ré-enfonçai aussitôt
dans l’eau comme auparavant.

Je recommencé la même opération et
pus voir que la barque s’était rapprochée
de moi, mais l’homme qui la menait me jeta
un regard méfiant, apeuré et horrifié à la fois.
Il ne devait pas savoir à quoi s’en tenir
exactement en me voyant surgir hors de
l’eau à plusieurs reprises en criant au secours.

Avant de couler une nouvelle fois vers
le fond, il me embla que l’homme avait
ouvert sa bouche, comme pour me dire
quelque chose que je ne pus plus entendre.

Alors, je m’élançai une nouvelle fois hors
de l’eau en criant « au secours », mais mon
appel fut interrompu par une main qui agrippa
ma tête à pleins cheveux et me hissa, dans un
même mouvement, dans la barque salvatrice.

J’étais sauvé ! M’adressant alors à cet homme
avec une profonde gratitude, je me confondis
en remerciements réitérés, mais il me regarda
d’un air si sévère que je me tus.

Inquiet, je lui demandai :

-- Vous allez me déposer sur la plage, n’est-ce pas ?

Il opina du chef et son regard exprimait tout le regret qu’il
ressentait à ne pas pouvoir me donner une fessée.

Enfin, parvenu sur la terre ferme, je m’empressai
de rejoindre mon frère qui était resté assis au
même endroit, mais qui paraissait
être contrarié au plus haut point.

Croyant qu’il avait assisté à mon sauvetage, je lui dis :

-- Tu as vu ce qui m’est arrivé ?

-- Quoi donc ? me demanda-t-il en tournant vers moi
un regard chagriné comme s’il était au bord des larmes.

Je lui racontai donc ce qui venait de m’arriver.

-- Quoi ?; s’exclama-t-il, toi aussi ?!

-- Comment ça, moi aussi ?

Il inclina sa tête, comme s’il voulait pleurer.  Croyant
comprendre, je lui demandai avec hésitation,
tant la chose me parut incroyable :

-- Veux-tu dire que tu as failli te noyer, toi aussi ?

Alors, il explosa :

-- Ce con de X !, (son ami expérimenté), il m’a
dit qu’il connaissait un endroit où on a pied
et je l’y ai suivi, mais, à peine étions nous
entrés dans l’eau que nous avons aussitôt
coulé tous les deux et nous sommes remontés
à la surface et nous avons crié « au secours »
en barbotant et ce con-là, il s’est accroché à
moi et nous avons coulé tous les deux !
Un moment plus tard, alors que je croyais
que nous allions nous noyer tous les deux,
quelqu’un m’a saisi par les cheveux et m’a
remonté à la surface.   Après, il a tiré l’autre
con aussi hors de l’eau et l’a déposé
près de moi dans sa barque.  

Marquant un court silence, il poursuivit :

-- Tu te rends compte !

Je lui dis :

-- Par les cheveux ?

-- Oui, par les cheveux, tu te rends compte !

-- Ben quoi, reconnus-je alors, par quoi veux-tu
qu’il t’attrape pour te sortir hors de l’eau ?

Mon frère me lança un regard si furieux que je faillis me sauver.

-- Donne-moi ton pantalon, me dit-il.

-- Mon pantalon ? Mais, pourquoi donc ?

Il hésita, haussa les épaules, fit un geste
d’impuissance puis, d’une voix mal assurée,
il finit par avouer que ses vêtements avaient disparus. 

-- Tu as perdu tes vêtements ?

-- Oui, quelqu’un me les a volés.

-- Tu comprends, poursuivit-il, je ne peux traverser
toute la ville en maillot de bain.

-- Ben, et moi alors ? m’écriai-je.

-- Ben toi, tu gardes ta chemise, c’est comme si tu étais tout habillé.

Je lui prêtai mon pantalon et nous prîmes le
chemin du retour, lui le torse et moi les jambes nues.

Enfin, arrivés devant notre maison, il me demanda de lui
donner ma chemise aussi.

--  Ah non ! Et moi donc ? m’étais-je écrié.

Il m’expliqua donc à voix basse qu’il ne voulait
pas éveiller les soupçons de notre part et
que, après être entré tout habillé, il ressortirait
quelques temps plus tard  avec des vêtements
pour moi. Enfin, il me conseilla de ne pas dire à
notre père que nous étions allés à la plage
malgré son interdiction, mais que nous étions
restés sagement dans notre quartier à jouer avec nos amis.

Il entra donc tout habillé à la maison et je restai
dehors en maillot de bain, sous les roses éphémères
qui couronnaient le mur de notre jardin.
Je dus attendre fort longtemps, gagné par
l’inquiétude au fur et à mesure que
le temps s’écoulait mystérieusement.

La nuit tomba et sa fraîcheur qui me faisait
grelotter, me poussa à m’approcher de la porte
d’entrée et enfin à pénétrer dans le jardin.
Mon père s’y tenait à l’affût et posai sur moi un œil sévère.
Il fut inutile de lui mentir et je lui dis que
quelqu’un avait volé nos vêtements sur la plage
et, pour l’amadouer, je lui dis que j’avais
grelotté de froid en attendant mon frère dehors.

-- Je le sais, me dit-il avec un sourire espiègle.

-- Comment le sais-tu ? lui demandai-je,  éberlué.

--  Eh bien, j’ai d’abord accroché ton frère et
ensuite je me suis approché sans bruit du coin
de la rue et je t’y ai vu, accroupi sous
les rosiers en grelottant de froid.

Je compris en souriant à mon tour :

-- Alors, tu ne vas pas me punir, n’est-ce pas ? lui dis-je.

-- Non, me dit-il, cela suffit comme punition.

Et maintenant, entre dans la maison.

 



5
A la vie.

Vers 1950, alors que j'étais âgé d'une dizaine d'années, nous déménageâmes de Rabat pour aller nous établir à Oujda, une petite ville frontière qui était située à 14 Km de la frontière algérienne, au-delà de laquelle se situait le pays natal de mes parents.



Nous emménageâmes dans une petite maison de location qui était construite à la mode orientale, avec un pation central à l'intérieur qui était environné de toutes les chambres de la maison et dont les murs étaient aveugles vers l'extérieur.
Entretemps, notre famille s'était enrichie d'un nouveau-né, mon frère H. qui souffrait malheureusement d'une insuffisence cardiaque, celle des enfants bleus, qui lui interdisait tout effort corporel normal comme, par exemple une marche à pied prolongée ou ne cours aussi brève fut elle. Lorsque nous le sortions pour une promenade à pied, alors qu'il était âgé de six ou sept ans, nous le laissions d'abord marcher sur une petite distance en le tenant par la main, mais, dès qu'il présenter des signes d'essoufflement, nous le portiions sur le bras, sur le dos ou encore à califourchn sur les épaules.



Durant les deux premières années de notre séjour à Oujda, je pousuivis mes études dans une école primaire une peu éloignée de notre domicile et à laquelle je devais me rendre à pied chaque jour de la semaine. Mon chemin me conduisait le long du rempart de l'ancienne ville fortifiée à l'orientale et des jardins fleuris mais très étroits qui la flanquaient. A mi-chemin, un peu enretrait de l'angle droit que formait le rempart de la fortification, je m'arrêtait pour observer les façades d'une haute maison de trois étages.
C'est là qu'habitait une jeune fille qui fréqentait mon école et dont j'étais follement amoureux. Mais, comme elle était mon aînée de deux ou trois ans et qu'elle me dépassait d'une tête, son affection et son attendrissement pour moi n'étaient pas l'amour que je souhaitais.
Lorsque j'en avais le temps, j'entrais dans cette ancienne partie fortifiée de la ville comme on entre dans un conte de fée. C'était pour moi la mythique Baghdad et les décors de ses mille et une nuits bien que ce fut un immense centre de commerce multiple dans lequel une foison de boutiques vendait toute sorte de choses.



Aussi souvent que je le pouvais, j'y emmenais mon petit frère malade qui en devenait stupéfait d'étonnement.
Au bout de deux années d'Ecole primaire, je fus admis au Lycée qui se trouvait presqu'en face de cette école. A cette occasion, mon père m'offrit une bicyclette.
Entretemps, dans mon quartier qui s'appelait la Nouvelle Rue en français et le Coin de la Mosquée en arabe, je m'étais fait une solide réputation de bagarreur et la majeure partie des enfants du voisinage me montrait du respect. Cela était dû, en partie, au fait que les Marocains méprisaient les Français d'origine algérienne et les nommaient "M'tourisis", ce qui signifie "Naturalisés", chose qu'ils considéraient comme une trahison. Il s'en suivait souvent des conflits musclés qui m'obligeaint à disputer âprement ma place au soleil.
Mais ils finirent par m'agréer et m'invitèrent à prendre part à la guerre qu'ils menaient contre les enfants de la Vieille rue, quartier voisin, fait de vétustes demeures et habité par des gens de modeste condition.
Mon père avait fixé pour règle que celui d'entre ses enfants qui ne devait pas rentrer au foyer avant le crépuscule n'avait qu'à "retourner là d'où il était venu". Ce n'était pas vraiment sérieux, car, pour nous punir le cas échéant, il nous laissait croupir devant la maison jusqu'à une heure assez avancée de la nuir avant de laisser notre mère nous ouvrir la porte d'entrée. C'est en cette époque, tandis que j'avais à peu près douze ans, que la situation politique se détériora dans le pays. On entendait parler de soulèvement populaire et de guerre sainte contre les occupants français afin que le Maroc accède à son indépendance.  


 



 
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