h LSDreams - 08: Avant la préhistoire

   
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  08: Avant la préhistoire
 



Avant la préhistoire


 
 


Cela devint une habitude qui dura plusieurs mois,
pour Schacki et moi, de réserver chaque
vendredi soir pour un trip chez OS et,
ce soir-là, après que les femmes se soient
retirées dans la cuisine et qu’OS et moi
eûmes absorbé notre portion, il me dit qu’il
avait acheté deux disques,
l’un était une cérémonie de culte vouée au diable
et l’autre était une invitation de Timothy Leary à
faire un trip sous sa direction.
— Juste pour voir comment cela sera,
dit OS.
-- Entendu, lui répondis-je.
Je m’allongeai à ma place habituelle en
l'observant extirper un disque
de la pochette et le placer sur le plateau.
Puis il s’éloigna vers sa place habituelle et
une sorte de tintamarre cacophonique,
spécieux, emprunté, faux, joué sans conviction,
interprété gauchement
par des acteurs, se fit entendre.
J’en fus agacé au but d'un petit moment
et je me dressai sur un coude pour regarder
OS qui me parut étrangement  éloigné
l’autre bout dela pièce qui était devenue
beaucoup plus longue.
Il me lança un même regard et se leva
pour se diriger vers la sono en me disant :
-- Ce n’est pas …euh…
-- Non, lui répondis-je.
C’était du plus mauvais goût possible et
OS acquiesça, puis il poursuivit :
-- Je vais mettre celui de Timothy Leary.
Il propose de faire le trip selon ses instructions.
On peut l’essayer pour voir.
-- Oui, avais-je répondu en complétant le sens de
sa pensée en moi-même, (sinon, on mettra de
la musique).
OS repartit vers sa place au bout de
la pièce qui s’était allongée davantage et baignait
dans une lumière devenue plus
claire qu’auparavant.
  La pièce avait gagné en largeur aussi lorsque
Leary commença à parler prudemment.
II demandait si on voulait bien se laisser guider
par lui sur ce trip et faire l’expérience qu’il
proposait, mais, comme je comprenais qu’il
émettait en lui-même le doute d’être considéré
ou même compris par quelqu’un qui se trouve
sur le trip et qu’il en ressentait une certaine gêne,
je ne l’écoutai d'abord qu'un peu distraitement.
Puis il parla d’une voix qu’il s’efforça de
rendre plus grave et plus docte, à la manière
d’un hypnotiseur qui douterait du succès de
son entreprise, tout en y persévérant vaillamment :
-- Etendez-vous sur le dos et fermez les yeux.
Mettez-vous à l’aise, détendez-vous,
laissez-vous allez à un calme complet.
Il répéta :
-- Détendez-vous, laissez-vous aller…
Je ne pus m’empêcher de sourire.
Dire cela à quelqu’un qui se trouve
souverainement sur le trip et qui n’a pas besoin
de conseil dans cet état où il se complaît, si on
peut appeler ainsi cette totale absence de
reconnaissance de cet état d'âme que l'on ne
tente nullement de définir,
de fonction de l'esprit vis-à-vis de ce monde
inconnu et imprévisible qui maintient sous
son emprise de manière presque absolue, 
et que cela fait en outre réaliser
 que l'on est momentanément léthargique
dans une sorte d'expectative qui s’ignore tandis 
que rien d’autre que cela n'est intéressant et
que toute ingérence extérieure est considérée
comme totalement infondée et qu'elle est perçue
comme étant extrêmement dérangeante et
pénible à supporter.
Mais ce soir-là, elle me parut comique et je dus
en rire discrètement. Une intuition me fit croire
qu’0S en pensait autant que moi, puis Timothy
en vint au fait en nous suggérant  de retourner
dans le passé vers des époques de plus
plus reculées dans le temps.
Cela éveilla quelque peu mon intérêt et
je lui accordai mon attention.
-- Détendez-vous complètement, vous commencez
à retourner dans le temps.
Naturellement, Leary était aussi un connaisseur, il
savait pertinemment que cette simple suggestion
suffisait pour que l'expérimentateur se trouve 
immédiatement transposé dans la situation
qu'on lui suggère et qu'il s'y trouve à présent
comme si elle était réelle.
Mais il savait aussi que cela ne pouvait pas se
faire sans le consentement ni la bonne volonté de l'expérimentateur dont le quant-à-soi est
inébranlable en pareille circonstance et c'est ce
qui l'obligeait à parler avec prudence et sollicitude,
car il savait que l'expérimentateur est difficile à
atteindre en ce moment-là ou à convaincre, si jamais
ce dernier devait accorder une quelconque attention
à ce qui lui est
dit ou, pis,
s’il était en mesure de comprendre le sens des
paroles qu'il entend.

Cela vient de ce que l’expérimentateur est
obnubilé par l’effet de la drogue qui contrôle la
fonction de ses neurones cervicaux et les oblige
à déverser abondamment des substances
dans certains réceptacles adéquats du cerveau
sous la forme d’une multitude d’informations qui
couvrent sensiblement la fonction intellectuelle
habituelle de manière qui oblige l’expérimentateur
à reporter son attention vers sa mémoire
avec beaucoup d’efforts pour y  trouver la
signification de ce qu’il entend et y trouver
les réponses qui s’y rapportent.

Chez l’expérimentateur cela se passe au
ralenti même si la difficulté qu’il éprouve à
répondre devait sembler être d'une durée
presque normale à l’observateur, parce que
l’expérimentateur doit d’abord comprendre,
son esprit engourdi et fortement absent,
le sens des mots malvenus qu’il entend et
se souvenir de leur signification en puisant 
celle-ci péniblement dans sa mémoire, tandis
qu’il n’éprouve aucun intérêt pour ce qu’il entend
et parce que s’il donne une réponse qu’il s’évertue
à formuler le plus brièvement possible pour mettre
un terme à cette conversation qu’il refuse,

il en vient à oublier la question posée et enfin
ne comprend plus la valeur de sa réponse.
Dérouté, il se retranche résolument en lui-même
sans plus réagir à d’autres propos.

Assurément, Leary le savait et priait humblement
de faire ce trip avec lui, même si chacun savait
ce que l’autre en savait.

Alors je me laissai sereinement transposer
dans l’espace et dans le temps, debout
à la verticale, volant dans les airs, à contre-sens
du temps, la plante de mes pieds au-dessus
de la tête d’une foule de gens qui apparaissaient
dans le milieu et le costume de leur époque
à travers les siècles passés et qui
disparaissaient rapidement en-dessous de moi,

au fur et à mesure de ma rapide progression.

Je reconnaissais certaines époques d’un passé
récent qui se présentaient à moi l’une après
l’autre et je m’y mouvais avec aise et
contentement, mais la voix de Leary devint pressante :

-- Allez vers le passé le plus ancien, ne vous
attardez pas aux époques révolues, continuez
à reculer dans le temps.

Un peu à regret, je me propulsai, comme si cela
fut en mon pouvoir d’accomplir ce prodige
qui ne m’étonnait nullement, en élevant mon
attention au-dessus des siècles que je vis
s’écouler à rebours plus rapidement et en ne
reconnaissant que ça et là une brève
apparition du Moyen-âge ou d’une autre
époque plus antérieure, tandis que la voix de
Leary se faisait de plus en plus pressante :

-- Ne vous attardez pas en chemin, n’attachez
pas d’importance au temps qui défile devant vous,
allez plus loin vers le passé, vers les temps les
plus anciens, ne vous attardez pas…

Sa voix se perdit au spectacle d’une forêt
ombragée préhistorique que je survolais à
faible distance du sommet de ses arbres,
si bien que j’aperçus de loin des silhouettes
qui étaient perchée sur une longue
branche horizontale.

Des singes ? pensai-je, mais comme je m’en
approchais avec beaucoup de célérité, je
distinguai les jambes nues d’être humains dont
la face était cachée par la ramure et qui me
donnèrent la très nette conviction qu’ils
m’avaient vus venir et qu’ils se tenaient
sur leur garde.

J’eus un petit sourire amusé à l’idée de
leur chuchotement et de l’effort qu’ils faisaient
pour passer inaperçus, car il s’agissait
apparemment d’hommes des forêts de la
préhistoire qui faisaient une cueillette de fruits
avant la tombée de la nuit.

Je passais au-dessus d’eux en silence et
me rendis compte que la pénombre de la forêt
m’avait fait croire à un crépuscule alors qu’au
lointain je distinguais un soleil radieux briller
dans un ciel pur au-dessus d’une chaîne de
hautes montagnes dont la première était élevée
et d’une belle couleur jaune légèrement dorée.
A quelque distance de là, je perçus trois
autres montagnes qui étaient de couleur
différente et dont l’une était bleue.

A ce moment précis, Leary venait de dire :

-- Reculez dans le temps, vers le temps le plus
lointain, celui qui existait avant l’apparition
des premiers hommes.

Alors j’eus un soubresaut et m’écriai en
moi-même tandis que je freinais ma course
comme on le fait avec celle d’un véhicule et
en m’arrêtant pile entre les quatre montagnes :
« non, car avant les premiers hommes il y a eu Adam ».

Retournant à moi-même, je perçus encore
faiblement la voix de Leary qui ne devint bientôt
plus qu’un bourdonnement sans importance car
je n’attachai plus d’importance au sens de ses
paroles et je laissai mon esprit aller vers ces
autres sphères inattendues que le trip ne
manquait jamais d’offrir à profusion.





 
 
 Suite en prochaine page:
l'arbre qui parle.




 
 
 
 
 
 

 
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