h LSDreams - 19: Héroïne 2, (suite).

   
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  19: Héroïne 2, (suite).
 


Héroïne 2, (suite).

En effet, ils se tenaient à la même place en
conversant et M. plissait ses yeux qu’éblouissaient
les rayons du soleil.

Je fouillai dans ma poche et en retirai un peu
d’argent, mais il ne suffisait pas pour acheter
une nouvelle portion.  Je demandai au dealer
de me faire crédit jusqu’au soir, mais, il refusa.
M. s’interposa en disant que j’étais un ami et
qu’il pouvait me faire confiance.

-- Non, répondit-il énergiquement, puis il adoucit
le ton de sa voix et poursuivit :

-- Je regrette, mais ils sont tous comme ça :
ils en goûtent pour la première fois et ensuite
ils veulent en reprendre sans avoir d’argent.
Ils me courent après sans me lâcher pour que
je leur en donne à crédit, mais je ne peux pas,
car c’est avec cet argent-là que je finance mes portions.

Son discours était navrant et mon cœur se serra
à la pensée que j’étais devenu comme ceux qu’il décrivait, aussi pris-je congé d’eux et me dirigeai
vers Wedding, dans l’espoir de trouver un peu d’argent chez moi.
 Je comptais en revenir aussitôt pour m’acheter
une nouvelle dose. Mais, chemin faisant, je réfléchis qu’après cette seconde dose, il me faudrait en
acheter une troisième, mais avec quel argent ?
Je n’en avais pas, je possédais à peine de quoi subsister. Je remémorai les affres des
héroïnomanes qui devaient se débrouiller
beaucoup d’argent par n’importe quel moyen
pour s’en procurer le plus vite possible.
Je ne me sentis pas capable de parcourir la
ville comme un forcené pour en obtenir et
 
redoutai la misère et la criminalité.

J’en conclus qu’il me valait mieux de suivre
le conseil que m’avait prodigué K.N. à ce propos.

Je rentrai chez moi vers la fin de l’après-midi et
allai directement m’assoir sur la marche de mon estrade. Là, plié en deux, mes coudes sur les
cuisses,  je fis un immense effort pour m’empêcher
de courir hors de chez moi et d’aller frapper chez
mes voisines de palier pour leur emprunter de l’argent. Chose que, sinon, je ne faisais presque jamais, mais le désir de reprendre de l’héroïne
étais si fort que je dus consentir de nouveaux
efforts très soutenus afin de ne pas me ruer hors
de l’appartement.

Je pensai qu’il valait mieux attendre jusqu’à
dix-huit heures, puis jusqu’à dix-neuf, car bientôt,
les portes des immeubles seraient fermées et je
ne pourrais pas aller chez W.D. ni K.N. pour leur emprunter le prix d’une dose.

Mais, K.N. avait une fenêtre qui donnait sur la rue
et je pouvais frapper à sa vitre à n’importe quelle heure de la nuit. Chez les voisines aussi.
Les yeux fixés sur ma montre, je me promis
d’attendre jusqu’à vingt heures, puis vingt et une. Puis, je me vis emprunter de l’argent à mes voisines ou plutôt à K.N., puis prendre l’autobus et le métro, puis courir  trouver les dealers au Café du Marché
ou ailleurs. C’était sûr, j’en avais tellement besoin. Mais je m’efforçai d’attendre encore jusqu’à vingt deux heures, les yeux rivés aux aiguilles de la
montre qui ne voulaient pas avancer, à cette heure qui restait toujours la même. Parfois, je me berçais d’avant en arrière et gémissais tout bas. Le temps
qui ne voulait pas s‘écouler et la sensation que m’avait procuré la drogue m’obsédèrent en même temps que l’argent que je voulais emprunter à
mes voisines, à mes amis, au point qu’il me fut
très difficile de me contenir davantage.
Mais je songeai en même temps que si je me
laissais prendre par cette drogue, j’en deviendrais
fou et courrais toujours après les dealers et que je sombrerais dans la misère ou deviendrais bandit.
La vie que je menais présentement était assez agréable et je fis tout mon possible pour la sauvegarder.

Ce combat intérieur et l’envie d’en reprendre étaient
si forts que je restai ainsi pendant de longues
heures assis à la même place, à regarder la montre
et à me tenir les côtes en gémissant parfois.

Enfin, il fut vingt trois heures de ce temps que j’observai stagner avec effarement. Il fallait qu’il
soit trop tard pour tout, que l’heure soit trop
indue pour aller frapper chez mes voisines.
Elle ne l’était pas assez pour mes amis, il fallait
que je patiente davantage. Elle ne le serait pas
pour les dealers jusqu’à l’aurore, je ne devais pas avoir d’argent. Je devais encore attendre jusqu’à minuit, mais ce n’est pas encore assez tard.
Ployant sous la souffrance, le regard égaré fixé
sur la montre, je songeai au sommeil salvateur
qui me libérerait du temps, me ferait gagner
toute la nuit.

Puis il fut une heure du matin que je saluai avec
un peu d’espoir. Cela me sembla plus facile maintenant d’attendre jusqu’à deux heures,
ce serait trop tard pour aller chez mes voisines
ou mes amis, l’autobus se ferait rare, le métro
serait fermé et j’aurais envie de dormir.

Enfin, les deux heures de la délivrance sonnèrent
et je me levai de l’estrade pour aller m’affaler tristement sur mon lit.

 

Lorsque je me réveillai le lendemain en milieu de matinée, ce fut la première chose à laquelle je pensai. Maussade, je me levai et sortis faire quelques emplettes, puis je revins chez moi et m’affalai
sur la marche de l’estrade, à la même place que j’avais occupée la veille. Je restai ainsi à subir
les mêmes affres que les précédentes, à mener le même combat intérieur et à observer les heures s’égrener avec la même exaspérante lenteur.

A bout de forces, je me lassai tomber sur mon lit
vers deux heures du matin  pour avoir quelque
répit jusqu’au lendemain et dès ce lendemain
matin tout se répéta jusqu’à la tombée de la nuit.

Ce ne fut qu’à la fin de ce troisième jour que je commençai à me sentir, puis de mieux en  mieux
au fur et à mesure que la soirée s’écoulait.

Enfin, le lendemain matin, je me réveillai guéri et heureux et gratifiai d'un sourire la vie et la lumière
du soleil qui entrait par la fenêtre.


  (Fin)




 
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